L’art (contemporain) de bâtir des fortunes avec du vent

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Claude Monet, Francis Bacon : dans un contexte financier tourmenté, les dernières ventes aux enchères chez Christie’s et Sotheby’s ont vu triompher les valeurs consacrées. Serait-ce une amorce du retour à la raison que certains professionnels du secteur appellent de leurs vœux ? Depuis quelques années, en effet, des critères discutables — capacité de l’artiste à se « vendre », sujets racoleurs — semblent avoir pris le dessus dans l’art contemporain, oblitérant toute considération esthétique.

Quartier du Louvre © www.philippepataudcélérier.com

Hirst est britannique. Il a 42 ans quand l’une de ses réalisations atteint, lors d’une vente aux enchères, le 21 juin 2007, un prix inédit pour un artiste vivant. Lullaby Spring (« Berceuse de printemps », 2002) s’envole à Londres chez Sotheby’s à près de 13 millions d’euros. La pièce en question est une armoire à pharmacie métallique contenant des pilules. Au cœur de l’été, Hirst signe un nouveau record : son moulage en platine d’un crâne du XVIIIe siècle parsemé de huit mille six cent un diamants, For the Love of God, aurait été vendu 50 millions de livres sterling (environ 73 millions d’euros) par la galerie londonienne White Cube à un groupe d’investisseurs ayant requis l’anonymat. Seule certitude pour ses détracteurs, l’œuvre a au moins la valeur de ses mille cent six carats (estimés autour de 19 millions d’euros).

Ceci est une image © www.philippepataudcélérier.com

On sait, depuis les ready-made de Marcel Duchamp (objets industriels signés par l’artiste sans avoir été créés par lui), qu’un objet (urinoir, porte-bouteilles…) peut devenir une œuvre d’art à partir du moment où l’artiste le décide. « Il n’est plus possible, rappelle Nathalie Moureau, économiste, spécialiste de la culture, d’évaluer une œuvre en fonction de ses caractéristiques matérielles et particulièrement de son adéquation à un étalon du beau, comme c’était le cas du temps de l’académie ; des critères comme le savoir-faire, le travail, l’innovation, la technique, la maîtrise du métier, l’originalité, l’authenticité sont négligeables dans la formation du prix des œuvres contemporaines. »A ce point négligeables qu’une autre armoire à pharmacie, déclinée cette fois dans une version hivernale, Lullaby Winter, et dotée de caractéristiques identiques (exception faite de la couleur et de la disposition des pilules), avait été adjugée un mois auparavant à New York chez Christie’s à 5 millions d’euros. Lullaby Spring a donc gagné en quelques semaines 8 millions d’euros sur sa consœur hivernale.

© Emmanuel Barcilon, 2010

© Emmanuel Barcilon, 2010

Bien que le printemps se prête à toutes sortes de floraisons, il n’est pas sûr qu’il soit responsable de cette envolée. Il n’est pas non plus acquis que la pièce et ses « six mille cent trente-six pilules peintes chacune manuellement », comme le rappelle doctement sa fiche technique, aient pesé de tout leur poids dans l’esprit des enchérisseurs. Comment expliquer alors cet engouement ? Par la médiatisation que Sotheby’s a su donner à sa vente du 21 juin 2007 ? Par le dynamisme du marché de l’art londonien, plus apte à soutenir des artistes britanniques ? Par la personnalité de Hirst et la puissance de son réseau, marchands, galeristes, collectionneurs, particulièrement mobilisés ce jour-là ? Le 21 juin n’est-il pas, après tout, le premier jour de l’été ?

Hirst croise, à la fin des années 1980, M. Charles Saatchi, homme d’affaires britannique, propriétaire de l’une des plus importantes agences de publicité dans le monde, Saatchi & Saatchi. Les deux personnalités se complètent à merveille. Les frasques provocatrices de l’un aiguillonnent le sens de la communication de l’autre. Et, preuve que M.Saatchi a le sens des affaires, Hirst reçoit en 1995 le très convoité Turner Prize (3), que le musée Tate Britain décerne chaque année depuis 1984 à un artiste de la scène britannique.

Hôtel-Dieu, Beaune, Salle du Polyptyque, Jugement dernier, Rogier van der Weyden (1445-1448) © www.philippepataudcélérier.com

À regarder les choses de plus près, on découvre que le Turner Prize a été fondé par les Patrons of New Art, un groupe de mécènes londoniens créé par… M. Saatchi en association avec la Tate. Nul doute que l’aura de M. Saatchi a dû flotter au-dessus du jury et favoriser son inclination pour Mother and Child — un veau coupé en deux immergé dans une solution de formaldéhyde. Ce choix cumulait de nombreux avantages : outre l’élection d’une pièce de grande valeur médiatique pour le bonheur de son nouveau sponsor, la chaîne de télévision Channel Four, le prix consacrait le flair de M. Saatchi tout en accroissant la valeur des pièces qu’il avait déjà acquises. De son côté, le plus grandcollectionneur d’art contemporain britannique soutenait, par ses achats continus, la cote de Hirst, validant financièrement le choix intellectuel du jury. Pour les spéculateurs, les signaux étaient patents : institution et marché (réduit au départ au seul M. Saatchi, doté cependant d’une puissance sans égale) allaient de pair. Les spéculateurs ne pouvaient que suivre. Trois ans plus tard, le chiffre d’affaires de Hirst avait augmenté de 1 039 % (4).

Shepard Fairey, 75013 © www.philippepataudcérier.com

Shepard Fairey, 75013 © www.philippepataudcérier.com

M. Saatchi a donc joué un rôle fondamental. « L’acheteur certifie désormais l’artiste, tout comme l’académie le faisait au XVIIIe siècle », constate le sociologue Alain Quemin (5). Le grand collectionneur adoube l’artiste mieux qu’une institution, car il cumule pouvoir financier et capital social. « Entendons par là, précise Nathalie Moureau, cet ensemble de ressources qui tient à l’étendue et à la taille de son réseau d’influences et à la capacité, pour chacun de ses membres, de faire connaître et reconnaître son pouvoir de légitimation en matière d’art contemporain. Si l’on prend la liste des deux cents plus grands collectionneurs, on découvrira par exemple que la majorité d’entre eux appartiennent au conseil d’administration d’un musée. »

Blabla, street art, 75020 © ppc

Blabla, street art, 75020 © ppc

Inauguré en avril 2006, le Palazzo Grassi de Venise, acquis par M. François Pinault, le géant du luxe français, pour y exposer ses collections, a eu pour directeur l’ancien ministre français de la culture, M. Jean-Jacques Aillagon. L’un des principaux acheteurs d’art contemporain chinois, le baron belge Guy Ullens, crée son musée-fondation à Pékin (Ullens Center for Contemporary Art), le premier du genre en Chine, en s’appuyant sur du personnel scientifique issu des meilleurs milieux institutionnels. Appuyé par le commissaire-priseur suisse Simon de Pury, M. Saatchi ouvre cet été son nouveau musée d’art contemporain à Chelsea, au cœur de Londres. Comme à la Tate Modern, avec laquelle il entend bien rivaliser, l’entrée sera gratuite pour le million de visiteurs attendus. La galerie sera flanquée de salles de classe, afin que professeurs et lycéens puissent apprivoiser les œuvres exposées en compagnie d’experts.

FIAC, 2012 © ppc

FIAC, 2012 © ppc

Pour Aude de Kerros, essayiste et peintre, les grands collectionneurs jouent désormais le rôle de prescripteurs dans le domaine de l’art contemporain, car « les critères traditionnels qui fondent la valeur d’une œuvre sur les marchés de l’art ancien,impressionniste, moderne, ne s’appliquent plus au marché particulier de l’art contemporain. Désormais, la garantie pour l’acheteur n’est pas la valeur de l’artiste et de l’œuvre, mais la puissance du marchand et la solidité de son réseau de collectionneurs (6) ».

M.Georges Armaos, historien de l’art chargé d’une partie de la clientèle de la Gagosian Gallery, à New York, l’une des plus puissantes galeries américaines, observe : « Un grand nombre de collectionneurs achètent des œuvres auprès de galeries reconnues, parce qu’ils savent que le galeriste ou le marchand assurera la pérennité de leur valeur. Mais il existe aussi bon nombre de collectionneurs, la majorité à mon avis, surtout parmi les Européens, qui achètent des œuvres avec lesquelles ils désirent vivre au-delà ou en deçà de toute considération marchande. »

Christopher Wool, salle capitulaire, La Charité-sur-Loire, 2014 © Philippe Pataud Célérier

Christopher Wool, salle capitulaire, La Charité-sur-Loire, 2014 © Philippe Pataud Célérier

Peut-être, mais le marché de l’art contemporain, comme n’importe quel autre, a besoin pour son bon fonctionnement de connaître et de hiérarchiser ses critères de qualité. Rien d’étonnant, si ceux-ci sont à chercher dans la puissance du réseau, qu’on s’intéresse moins aux œuvres qu’à ceux qui s’en occupent. Ce qu’atteste la publication anglo-saxonne Art Review, qui, chaque année, publie le très attendu « Power 100 », classant les cent personnalités les plus influentes du monde de l’art contemporain (7). S’il y a peu d’artistes dans son classement (19 %), avec parmi les premiers Hirst (6e rang) et Jeff Koons (13e rang), la part des collectionneurs est en revanche passée de 19 % en 2002 à 31 % en 2007 ; suivent des galeristes et des intermédiaires (22 %). Ces collectionneurs se trouvant là où l’argent abonde, on n’est pas non plus surpris de découvrir que 74 % des personnalités sont de nationalité américaine et britannique.

Paul Klee - Affiche © www.philippepataudcélérier.com

Paul Klee – Affiche © www.philippepataudcélérier.com

« A titre de comparaison, la galerie Gagosian [présente aussi bien à Beverly Hills qu’à New York, Londres et Rome] réalise un chiffre d’affaires annuel au moins quinze fois supérieur au nôtre, qui est de 15 millions d’euros, constate M. Jean Frémon, directeur associé de la galerie Lelong, l’une des plus célèbres galeries françaises d’art contemporain. Comme l’acheteur choisit souvent des artistes de sa nationalité, parfois pour de simples raisons de proximité géographique, les artistes anglo-saxons sont aujourd’hui les plus cotés. »

Closed for prayers, FIAC 2012

Closed for prayers, FIAC 2012

« Si n’importe qui peut devenir plasticien, si n’importe qui peut essayer, tout le monde ne réussira pas. Il faut un minimum d’audience. Cela n’est pas nouveau, bien entendu. Mais ce qui l’est, c’est qu’il n’y a pas de lien logique entre le fait de suivre un parcours-type, professionnel ou éducatif, et le fait d’obtenir l’audience en question. Pour réussir, il vous suffit dorénavant de savoir vous vendre », soulignait le philosophe Christian Delacampagne (8). Ainsi, plus l’art est invisible au regard des canons artistiques traditionnels, plus l’artiste doit être visible dans ses registres subversifs. Et, en la matière, les artistes vivants disposent d’atouts considérables sur leurs aînés : ils peuvent rencontrer des collectionneurs et se faire entendre d’eux, ce qui est légitime, mais aussi répondre à la demande, ce qui l’est moins si l’on estime qu’un artiste se définit d’abord par sa prise de risque, par la création d’œuvres que le public n’attend pas.

Sans titre © ppc

Sans titre © www.philippepataudcélérier.com

A cet égard, les peintures de Vincent Van Gogh pourraient rivaliser avec les installations de Hirst, les unes comme les autres provoquant en leur temps des réactions hostiles. Pourtant, le premier meurt dans la misère tandis que le second, quadragénaire, possède une fortune estimée à 270 millions d’euros par le Sunday Times. Par quels tours de passe-passe ? Pour attirer la clientèle la plus huppée, certains artistes travaillent la transgression dans une logique entrepreneuriale. Une tête de vache en décomposition (Hirst) ou une Vierge couverte d’étrons (Chris Ofili) peuvent répondre aux attentes d’un segment de ce marché : celui pour lequel manquait l’hostilité du public et, avec elle, ce battage médiatique qui oindra la pièce de la notoriété nécessaire pour motiver des acheteurs soucieux surtout de publicité. On peut tout de même s’interroger sur la portée d’une subversion subventionnée par des institutions ou par de grands argentiers.

Série tête Hypertrophiée. Encre de Chine 35 X 35 cm

© Li Kunwu. Série tête Hypertrophiée. Encre de Chine 35 X 35 cm

Cœur rose géant et panthère en porcelaine. Il en est d’autres qui prennent pour modèles des stars qu’ils espèrent être les premières acheteuses et prescriptrices d’une mode à venir en captant l’attention des médias pour le plus grand profit de l’œuvre et de l’artiste. Le Britannique Marc Quinn représente le corps nu du mannequin Kate Moss. L’Américain Koons, celui de Michael Jackson en compagnie de son chimpanzé Bubbles (acquis 5,6 millions de dollars chez Sotheby’s par un armateur norvégien). Koons a bien saisi qu’il fallait, pour répondre aux attentes de sa clientèle, nourrir aussi son imaginaire en allant piocher dans un répertoire formel qui lui est familier. Ainsi un cœur rose géant, un diamant bleu ou vert, une panthère rose en porcelaine, s’ils déconcertent le plus grand nombre, ravissent ceux qui y reconnaissent l’univers plastique de leurs émotions quotidiennes. L’armoire à pharmacie (Lullaby) de Hirst ne composait-elle pas une partie du mobilier d’un restaurant très couru du quartier de Notting Hill (Pharmacy), où déambulaient des serveurs en blouses de chirurgien dessinées par Prada, depuis revendu par son propriétaire… Hirst ?

Zeng Fanzhi, Self-portrait, 2009 © www.philippepataudcélérier.com - Photo prise au Musée d'Art Moderne de Paris, 2013

Zeng Fanzhi, Self-portrait, 2009 © www.philippepataudcélérier.com – Photo prise au Musée d’Art Moderne de Paris, 2013

Pour Caroline Bourgeois, directrice du Fonds régional d’art contemporain (FRAC) d’Ile-de-France, dit « Plateau » (9), les nouvelles fortunes sont dans la « culture de l’immédiateté. Les formes doivent être compréhensibles, aussitôt séduisantes. Regarder un Jeff Koons demande moins d’effort que pour d’autres artistes ». Mais, si Koons est si populaire, c’est aussi parce qu’il a su se faire apprécier des stars (son mariage avec la Cicciolina, ex-papesse du porno, y a sans doute contribué). Matériau à presse « people », l’artiste a ainsi doté ses pièces de cette aura médiatique indispensable à l’ego de ses acquéreurs. Le paradoxe est que ce sont les acquéreurs eux-mêmes qui donnent à la pièce son statut d’icône. A quel prix ? Le plus fort.

Pochoir, Paris 2013 © ppc

Pochoir, Paris 2013 © ppc

Parlerait-on de Hanging Heart, ce cœur rose géant chromé, noué d’un ruban doré, si la pièce n’avait pas atteint un prix faramineux en salle des ventes ? Pour faire l’article, Sotheby’s rappelait les milliers d’heures de travail que Koons (ou plus précisément les ouvriers de son atelier) avait consacrées à la pièce. La maison était-elle à court d’arguments, pour réactiver des critères qu’on pensait inappropriés au monde artistique ? Qu’importe. Elle dispose, depuis le 14 novembre 2007, jour où le cœur rose géant a été adjugé 23,6 millions de dollars (environ 16 millions d’euros, soit plus que le record atteint par Hirst), d’un argument implacable : « S’il n’y avait rien, pensez-vous réellement qu’un collectionneur aurait payé ce prix-là ? »

Plus la somme est élevée, plus la capacité à critiquer la pièce faiblit. Du vendeur au commissaire-priseur, chacun a poussé à la hausse pour justifier à la fois son travail et son revenu. « En fait, conclut ironiquement un observateur du marché, l’acheteur s’est offert non une pièce mais un prix — un prix qui fait toute la valeur de la pièce. Seulement, la pièce est parfois si faible qu’on se demande si l’argent a encore une quelconque valeur dans ces milieux. »

Rue Jourdain © ppc

Rue Jourdain © www.philippepataudcélérier.com

Peu importe : l’art contemporain a le vent en poupe. Il assied les fortunes rapidement acquises. « Il est ce pas-de-porte à payer pour entrer dans un circuit relationnel où l’on vous juge sur des critères de solvabilité — droit d’entrée spectaculaire aux échos médiatiques particulièrement importants pour les nouveaux entrepreneurs des pays émergents », commente Aude de Kerros. Accessible, non élitiste comme le clame Koons, il devient même l’adjuvant médiatique, commercial et démocratique de certaines institutions qui se jugent trop corsetées par le poids de leur histoire. Fin 2008, les œuvres de Koons prendront place dans les jardins de Versailles. Ce qui ne manquera pas de plaire à M. Pinault, l’un de ses grands collectionneurs. Or le nouveau président de l’établissement public du musée et du domaine national de Versailles est M. Aillagon, qui, pour cela, abandonna ses fonctions au Palazzo Grassi, détenu par M. Pinault.

Convergence d’intérêts ? Depuis 1998, M. Pinault est également le propriétaire de Christie’s… Bien sûr, les pays émergents ne sont plus à l’écart du phénomène, au fur et à mesure que leurs richesses se développent. Après la Chine (lire « Les peintres chinois ont la cote »), l’Inde, la Russie, le Brésil ? « Les acheteurs savent, observe Hervé Perdriolle, spécialiste de l’art indien, que les prix de l’art contemporain indien suivront bientôt la croissance du pays. Le point positif de ce soudain intérêt est d’accorder enfin une reconnaissance financière à de grands artistes qui étaient encore boudés sur la scène internationale. »

Ketna Patel, NEW DELHI © PPC

Ketna Patel, foire de  New Dehli, © www.philippepataudcélérier.com

Les foires se multiplient aux quatre coins du monde, (voir l’article sur l’art contemporain indien) les maisons de ventes renforcent leur pouvoir d’attraction avec des outils marketing de plus en plus puissants. « Là où nous arrivions à intéresser cent personnes pour la vente d’une œuvre, nous en touchons peut-être dix, vingt, trente fois plus aujourd’hui », confirme M. Grégoire Billault, directeur du département art contemporain chez Sotheby’s. Et, comme chacun sait, les prix grimpent sous le feu d’enchères plus nombreuses. Ils sont aussi « montés » par ces maisons de ventes que certains observateurs n’hésitent pas à qualifier de « pousse-au-crime du marché (10) ». En cause, le système des prix garantis : pour persuader un propriétaire de vendre une œuvre, le commissaire-priseur va lui assurer un montant élevé, et ce quel que soit le résultat de l’enchère, à charge pour la société de ventes de payer la différence si le prix effectivement atteint est inférieur. Dès lors, on va tout mettre en œuvre pour valoriser la pièce — ce qui, souvent, passera moins par une étude approfondie (technique, matière, audace du sujet…) que par la capitalisation de tout ce qui peut satisfaire une clientèle fortunée mais pas forcément avertie. Comme, par exemple, un précédent propriétaire prestigieux.

Dématérialisé, le marché de l’art contemporain se mondialise plus facilement encore. Galeries, maisons d’enchères, bases de données spécialisées fournissent en ligne tous types d’informations à l’acquéreur, particulièrement aguerri aux nouvelles technologies. Documentation, analyses et études sur les potentiels spéculatifs des pièces convoitées ravissent les hedge funds (fonds spéculatifs), qui peuvent investir le domaine de l’art contemporain en disposant d’outils plus adaptés à la complexité de leurs projections.

Marie-Madeleine, vitraux de Max Ingrand, Chapelle Saint-Calais, Château de Blois © PPC

Marie-Madeleine, vitraux de Max Ingrand, Chapelle Saint-Calais, Château de Blois © PPC

Ainsi, Artprice.com, leader mondial des banques de données sur la cotation et les indices de l’art (vingt-cinq millions d’indices et résultats de ventes couvrant quatre cent cinq mille artistes), fournit, moyennant finances, études, analyses, statistiques, données économétriques. Les plus récentes (janvier 2008) calculent, en temps réel, la confiance des acteurs du marché artistique pour suivre leurs réactions à des thèmes d’actualité stricte (variations des Bourses, événement géopolitique, résultats d’une vente médiatique…).

Certains artistes, tel Emmanuel Barcilon, rencontré à Slick, foire de découverte de la création contemporaine (11), refusent d’entrer dans cet engrenage : « Plus il y a d’événements, plus vous devez produire. Et plus vous produisez, moins vous êtes susceptible de vous régénérer et de créer. Entrer dans ce système, c’est finalement pour moi nier ma qualité d’artiste. » Il ne veut pas réaliser plus d’une quinzaine de pièces par an alors qu’elles seraient immédiatement acquises. « Cela peut être un problème dans le système actuel », reconnaît son galeriste, M.Marc Hourdequin, de Dukan & Hourdequin, à Marseille. 

Car le marché, même s’il ne se réduit pas à ces cotes faramineuses, contamine, à force de médiatisation, les amateurs d’art et les conduit à développer des réflexes spéculatifs. « Ils écoutent plus qu’ils ne regardent, se désole un galeriste. Mais comment les blâmer quand une cote se fait en quinze jours ! Quand on promeut moins la culture que son résultat… On en vient à souhaiter une crise financière pour purger certaines cotes indécentes, assainir le marché. Retrouver les valeurs artistiques derrière les valeurs financières. N’oublions pas que le marché de l’art vit au rythme des cycles économiques, et qu’à marée basse seules les grosses pierres ne sont pas emportées. »

Pierre qui roule © ppc

Philippe Hérard, 75020  © www.philippepataudcélérier.com

Pour l’heure, les acteurs se réjouissent de voir quelques locomotives tirer encore le marché à la hausse : ce sont autant de signes destinés à rassurer les investisseurs. La crise des subprime, crédits immobiliers à risques, est dans toutes les têtes. Mais ces signes ne comptent guère pour les plus avertis. Il est vrai que Hirst appartient au groupe d’investisseurs qui avait requis l’anonymat pour l’acquisition de son œuvre For the Love of God… Déjà, l’artiste avait racheté ses pièces auprès de son ancien collectionneur, M.Saatchi, pour mieux maîtriser sa cote en 2003 (12). Il vient de donner tout récemment quatre installations à la Tate. Sans doute pour s’offrir une vitrine prestigieuse, rassurer son réseau de galeristes et de collectionneurs, et les salles des ventes, dont certaines, cotées en Bourse comme Sotheby’s, sont astreintes à satisfaire leurs actionnaires-collectionneurs. Officiellement, il s’agirait de remercier la Tate, qui l’avait couronné mais n’a plus les moyens d’acquérir ces pièces tapageuses qui transforment les musées en trains fantômes.

Mais, après tout, pourquoi une tête de vache pourrie ne pourrait- elle pas faire partie de l’art qui se fait, quand l’art, défait de ses « prétentions traditionnelles à l’autonomie esthétique, rappelle Hans Belting (13), est désormais compris comme un système parmi d’autres de compréhension et de reproduction symbolique du monde » ? Fût-il en décomposition.

Philippe Pataud Célérier

Paru dans Le Monde Diplomatique, août 2008.

Notes : 

(1) Lire Nathalie Heinich, « Art contemporain et fabrication de l’inauthentique », Terrain, n° 33, Paris, septembre 1999. Du même auteur, « L’art contemporain contre l’art moderne », Esprit, Paris, octobre 1992. (2) Nathalie Moureau et Dominique Sagot-Duvauroux, Le Marché de l’art contemporain, La Découverte, Paris, 2006. Lire également Xavier Greffe,Artistes et marchés, La Documentation française, Paris, 2007. (3) Le prix Turner est attribué à des artistes de moins de 50 ans travaillant au Royaume-Uni pour une exposition ou une œuvre réalisée l’année précédente ; (4) 100 euros investis en 1997 dans une œuvre de Hirst valent en moyenne 683 euros en août 2007. Cf. « Le marché de l’art contemporain », Artprice, Paris, 2007. (5) Alain Quemin, « Le rôle des pays prescripteurs sur le marché et dans le monde de l’art contemporain » (PDF), rapport du ministère des affaires étrangères, juin 2001. (6) Aude de Kerros, L’Art caché. Les dissidents de l’art contemporain,Eyrolles, Paris, 2007. (7) « The Power 100 », Art Review, Londres, novembre 2007. Lire également Yves Michaud, L’Artiste et les Commissaires, Hachette, Paris, 2007. (8) Christian Delacampagne, Où est passé l’art ?, Panama, Paris, 2007. (9www.fracidf-leplateau.com. Exposition « L’argent » jusqu’au 17 août 2008. (10) Judith Benhamou-Huet, Art Business (II), Assouline, Paris, 2007. (11) La prochaine édition de Slick se tiendra du 24 au 27 octobre 2008. (12) David Connet, « The mystery of the £50m skull : Is Hirst’s record sale all it seems ? », The Independant, Londres, 2 septembre 2007 ; Carol Vogel, « Damien Hirst makes a strategic purchase : His own work », New York Times, 27 novembre 2003. (13) Hans Belting, L’histoire de l’art est-elle finie ?, Gallimard, Paris, réédition 2007.

éditions internationales :

En portugaisPura especulação, Le Monde Diplomatique, Brasil. En allemand Künstler, Sammler und das Geld,Was den boomenden Weltkunstmarkt antreibt, Le Monde Diplomatique, Deutschland, août 2008. En chinois : sur Art World / Manière de voir, octobre 2012. Fondée en 1979  « Art World » a un tirage d’environ 80 000 exemplaires.

Une réflexion au sujet de « L’art (contemporain) de bâtir des fortunes avec du vent »

  1. Koons ou l’inquiétant triomphe de l’esthétique pâtissière

    Koons en majesté au Centre Pompidou. Hommage officiel de la France à l’hyper richissime financial artist américain…L’ampleur de cet événement méritait bien que le Journal Le Monde en fasse la couverture ( que je vous joins) de son supplément dominical du 22 11 2004, et y consacre 10 pages intérieures signées par son critique d’art vedette et entrecoupées de pages publicitaires pour chaussures et montres de luxe.
    Et voici ce qu’on peut y lire d’une réponse de Koons à la question « Pourquoi ce chien en baudruche est-il devenu un monument ? » : « Pourquoi ? Parce que, d’une part, il y a en lui l’idée de survie….et d’autre part, cette œuvre est une surface réfléchissant à 360 degrés…Quand vous êtes devant, elle vous donne votre position dans l’environnement et celui-ci change à cause de vous. Si vous ne bougez pas, si personne ne bouge, rien ne se passe. Mais si vous vous déplacez, le reflet abstrait change et l’abstraction dépend de vous »…et bien voilà ! On comprend mieux quand c’est dit…On comprend mieux que l’on a bien affaire à un niais de la catégorie pâtissière, un vrai niais…pas un faux qui jouerait les idiots, non, un authentique avec QI de 15 environ, et un encéphalogramme parfaitement plat pour ce qui est de la pensée artistique réflexive…Et pour mieux nous conforter dans cette analyse, il rajoute : « Il m’arrive de me dire qu’au néolithique un homme aurait pu créer la même forme avec des intestins d’animaux »… Eh bien oui ! Au néolithique déjà il y avait de l’art contemporain, bien sûr Jeff, mais ça ne valait pas des millions…
    A la question « qu’est-ce que cela vous fait, quand vous apprenez qu’un de vos balloon-dog s’est vendu 58 millions d’euros ? », il répond : « Ce qui m’importe, c’est l’expérience et le point de vue du public, et pas celui du collectionneur »… Eh bien oui ! c’est bien normal que pour le « dernier des pop-artistes » comme le désigne Bernard Blistène, commissaire de l’expo, ce qui compte en premier, c’est d’être en osmose avec le peuple, avec les vrais gens et non avec les ultra-riches et les ultra- intellos, qui ne comprennent rien au vrai art.
    Alors la question que nous nous posons, nous, maintenant, est celle-ci : comment se fait-il qu’une personne qui affiche aussi délibérément sa niaiserie, son sourire béat de gendre idéal pour vieille milliardaire botoxée, son ingénuité à la Peter Pan , son angélisme à la crème Chantilly, ait pu devenir le plus « grand » et le plus cher de ce temps et de cette planète… Oui, la question est là, car il n’y a pas si longtemps, avec les grands artistes de la période « pré-contemporaine », on avait affaire à des gens qui avaient une tenue, une épaisseur humaine, une pensée solide, de l’humour, de la consistance poétique, une forte personnalité et de l’inventivité bien évidemment ( Imaginez un peu un Picasso ou un Max Ernst prononçant le même type de terrassantes niaiseries)….On n’avait pas encore d’artistes – chefs d’entreprise faisant travailler 100 personnes à la reproduction agrandie d’ « icônes de la culture populaire » et de l’imagerie enfantine , sans aucune invention et de la même confondante indigence formelle. Oui, les temps ont bien changé en quelques quatre ou cinq décennies, et nous voici donc aujourd’hui parvenus avec ce « dernier des pop-artists » (dixit Blistène), à un degré zéro absolu de l’art, parfaitement indépassable , résultat d’ un fabuleux retournement à 180 ° de tous les critères d’évaluation tant éthiques, qu’esthétiques.
    Comment expliquer ce retournement ?
    Il faut pour cela prendre en compte la nature purement mécanique du phénomène, et admettre que la logique des grands systèmes a totalement pris le pas sur l’humain en trois ou quatre décennies pour en éradiquer totalement la présence. Et il faut alors considérer que l’art creux de Koons, pour lequel le haut niveau de technicité compense l’absence totale de créativité interne ( Il lui est arrivé de faire intervenir un prix Nobel pour la résolution d’un problème mécanique), et donc que cet « art par défaut » peut devenir ainsi un produit à très haute efficacité médiatico-financière, dans la mesure où il sait parfaitement réconcilier par l’absurde, culture populaire et culture de haut niveau, classes exploitées et classes exploiteuses, vulgarité crasse et distinction de classe, l’obsédé sexuel et le bon père de famille, « l’art à la portée de tous » et le produit boursier ; dans la mesure où il sait enflammer le commentaire comme la dépression engendre le vent, dans la mesure où cet art pour les hyper-pauvres et incultes peut rapporter un maximum aux hyper-riches et cultivés, et dans la mesure où il s’inscrit en toute cohérence dans ce système des bulles spéculatives dont la vacuité est la caractéristique et la vertu premières.
    Une vacuité intrinsèque et ontologique qui est, chez le personnage Koons lui-même, compensée par la perfection du polissage de la surface extérieure, par le caractère déshumanisé et mécanique de sa cordialité parfaitement lisse et aseptique, par son impeccable habillement, par sa précision maniaque et son exactitude d’horlogerie, qui permet au critique d’art du Monde de commencer son article ainsi : « Jeff Koons est un artiste si professionnel, qu’il arrive toujours en avance à ses rendez-vous »…et Blistène d’ajouter l’œil mouillé d’admiration : « C’est un obsessionnel de la précision en toutes choses »…
    Oui, l’industrie de l’insignifiance est une affaire de professionnels. Oui, cette gigantesque entreprise mondiale de médiatisation du rien qui nous produit aussi bien les Sitcom de type Nabila que l’expo Koons, exige précision et technicité dans le cynisme, la vulgarité, la démagogie, le mépris du public et le mépris de soi…Et qu’importe si l’exercice implique à terme la mort de l’art et la destruction de la planète, du moment que cela rapporte immédiatement beaucoup d’argent…
    Et s’il fallait passer par le désastre Koons, pour un retour au sens ?
    Et si cette exposition n’était que le dernier spasme nécessaire d’un système mortifère devenu moribond ? C’est en tout cas ce qu’il est permis d’espérer, à défaut d’y croire totalement, quand on voit la perplexité, la réticence ou la prudence de la plupart des critiques, journalistes et chroniqueurs d’art chargés de parler de cette incontournable exposition Koons . Car en dehors de Judith Benamou-Huet, groupie notoire des stars du financial-art international, qui ose dire que : « Jeff Koons est indéniablement un artiste qui reflète parfaitement notre époque et qui, à ce titre est un artiste important » et qui ose ajouter, la perfide : « J’entends déjà et j’ai lu déjà tellement de critiques, de persiflages de rancoeurs et de jalousies. J’entends un tel déchainemement de haine…Koons gagne beaucoup d’argent, et alors ! » … en dehors donc de ce cas d’école de la critique d’art suppôt du grand capital et des grands apparatchiks de la culture, je vois beaucoup de distance et de circonspection pour la plupart des journalistes « commis d’office » , qui ne portent pas de jugement , qui se réfugient dans le factuel et l’informatif, mais de telle sorte que le lecteur , lui, puisse se faire lui-même une opinion la plus accablante possible et se rendre compte que cette exposition est un piège « attrape-nigaud » qu’il doit absolument éviter (Et l’ on peut même se demander si la mine abattue et le regard fourbe qu’affiche en permanence le curateur Blistène, n’est pas l’expression même d’une consternation généralisée, y compris parmi les grands commis de l’art d’Etat de son espèce.)
    Certes, tous ces médias qui font leur couverture et gros titres avec cette catastrophe pâtissière, ne l’accablent pas complétement, car beaucoup de leurs annonceurs en articles de luxe ( Paul Smith, Armani, Rolex, Berlutti, etc. ) sont impliqués dans le financement de cette opération de luxe aussi… Certes, les fins limiers de Médiapart, hésitent encore à mettre leur nez d’extrême gauche dans la cuisine des montages budgétaires, des petits et gros arrangements en amont de cette pièce montée, pour, probablement, ne pas « faire le jeu de l’extrême droite »… Mais l’on peut tout de même se demander si l’arrogante obscénité de cette chamalots-parade n’est pas celle de trop qui va faire déborder le vase du supportable et enclencher un basculement de l’opinion générale vers un refus de cet art financier, vers un rejet de cette titrisation du néant, qui apparaît de plus en plus comme une gigantesque farce et une odieuse injure faite à l’art et à son public. …On peut se demander si cette cérémonie de décervelage collectif ne va pas déclencher enfin une saine colère chez les humanistes de tous bords et chez tous ceux qui sont soucieux de la survie de l’espèce humaine.
    On peut aussi l’espérer … mais il ne faut pas sous-estimer l’énormité et la puissance des réseaux et appareils qui sont en jeu dans cette entreprise de mort de l’art, de destruction du sens et d’infantilisation du public à seule fin d’ aliéner celui-ci au pouvoir de l’argent. .. Ne pas sous-estimer l’importance de la valeur symbolique de cet art-argent « collectionné » par les puissants de ce monde comme alibi et caution pour leurs méfaits envers l’humanité et envers l’atmosphère de la planète… Ne pas sous-estimer non plus l’implication de l’intellocratie institutionnelle française, sa collusion structurelle éhontée avec la spéculation artistico-financière mondiale et son intérêt à ce que cette sinistre plaisanterie continue… Ne pas oublier notamment cette couverture de la revue Art Press, organe officiel de la pensée artistique trangressive d’Etat, faite il y a une dizaine d’année avec la photos en gros plan des parties génitales de Jef Koons et de la Cicciolina en pleine copulation…`
    Tout cela pour dire l’ampleur de la catastrophe que constituerait l’effondrement du système bureaucratico-financier qui a produit Koons, pour les agences de placement financier, pour les collectionneurs de vent et pour l’armée de fellateurs du néant qui s’agitent dans l’enseignement et l’administration de la culture…un cauchemar pire que la chute du mur de Berlin…
    Oui, cet art prétendu contemporain n’est rien d’autre que le pus suintant d’un système financier malade.
    nicole esterolle, schtroumpf-emergent.com

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