Nouvelle-Guinée : deux avenirs contrastés sur une même terre

Nouvelle-Guinée : deux avenirs contrastés sur une même terre

Vue du ciel, la Nouvelle-Guinée, la plus grande île du monde (810 000 km2) après le Groenland ressemble à un saurien, d’un vert profond ; une sorte de mastodonte, vertébré d’ouest en est sur plus de 2000 km par des chaînes de montagne qui culminent à plus de 5000 mètres dans sa partie occidentale.

Nouvelle Guinée © Philippe Rekacewicz
Nouvelle Guinée © Philippe Rekacewicz

Cette cordillère centrale tapissée de fougères arborescentes et de mousses luxuriantes sous un couvert nuageux quasiment permanent, porte sur ses flancs méridionaux, d’immenses plaines alluviales marécageuses bornées par la mangrove, échancrées, à l’est de l’île, par le Golfe de Papouasie. Ces espaces territoriaux des plus contrastés (marécages, forêts inondées, forêts pluvieuses, hauts plateaux, …) engendrent pour leurs populations des modes de vie très distincts : semi nomades ou sédentaires ; portant sur la culture du sagou dans les basses terres ou sur la culture des tubercules dans les hautes terres : ignames, tarots (d’origine asiatique) sans oublier bien sûr la patate douce. Importé d’Amérique centrale par les Portugais via l’Espagne au début du 17e s., ce tubercule (la seule plante qui ne soit pas d’Asie) entraîna de profondes transformations économiques, sociales et spatiales. La patate douce acculturée aux hautes altitudes permettait enfin aux Papous de migrer en nombre dans les hautes terres froides de l’intérieur de l’île ; loin de ces plaines côtières où sévissaient dès le 15e s. les raids esclavagistes de sultanats moluquois.

Djakarta, quai de Sunda Kelapa, 2010 © www.philippepataudcélérier.com
Djakarta, quai de Sunda Kelapa, 2010 © www.philippepataudcélérier.com

Pour être hétérogènes les populations de Nouvelle-Guinée ont en commun bien des traits culturels. Nous savons aujourd’hui qu’elles viendraient du sud-est asiatique lors de la dernière glaciation. Si le continent asiatique et l’île de Java ont été peuplés depuis le Paléolithique inférieur (1,5 million d’année pour Java), les premières traces d’occupation humaine en Nouvelle-Guinée et en Australie sont beaucoup plus récentes (autour de 40 000 ans avant J.-C). En cause la fameuse ligne de Wallace. Ce fossé maritime séparait le continent Sunda – l’Asie continentale était alors reliée à l’archipel indonésien grâce à ce phénomène de glaciation qui avait fait baisser le niveau de la mer – du continent Sahul comprenant alors la Nouvelle-Guinée, l’Australie et la Tasmanie. L’une des premières épopées maritimes rencontrées par les hommes fut probablement la traversée de ce grand fossé maritime. La progressive remontée des eaux (vers 10 000 ans av. J.-C.) allait ensuite recouvrir le continent Sahul à l’exception de ces reliefs : Nouvelle-Guinée, Tasmanie, Australie.

© Cécile Marin / Le Monde Diplomatique
© Cécile Marin / Le Monde Diplomatique

Les populations papoues (du malais papuwah «crépu» en référence aux cheveux des autochtones) ou mélanésiennes (en raison de leur peau noire) seraient issues de deux peuplements distincts : le premier, les Australoïdes, les premiers autochtones aborigènes (Papous, aborigènes, Tasmaniens) venant du continent sud-est asiatique. Les seconds, les populations Mongoloïdes, arrivés bien après les Australoïdes (3000-1000 ans av. J.-C.) mais auxquels ils se mélangèrent, formant un melting pot assez contrasté. Deux grands ensembles qu’on distingue désormais selon des critères ethnolinguistiques. Les premiers autochtones parlant des langues non austronésiennes (principalement les Papous de l’intérieur des terres mais aussi les Tasmaniens et aborigènes d’Australie) ; les seconds des langues austronésiennes dites aussi « Malayo-polynésiennes » disséminées parmi les populations côtières de Madagascar à l’île d’Hawaï. Pour chacun des organisations sociales plus spécifiques : lignages patrilinéaires pour les uns, régimes matrilinéaires pour les Austronésiens.

Papouasie occidentale © ppc
Papouasie occidentale ©  www.philippepataudcélérier.com

Aujourd’hui un millier de groupes ethniques (253 pour la Papouasie Occidentale) se partagent la Nouvelle-Guinée. Un nom donné en 1545 par l’espagnol Ortiz de Retez pour les similitudes qu’il trouvait entre les populations papoues et les peuples africains de Guinée. Au fil de l’histoire cette île va être divisée territorialement, administrativement. La partie orientale fut partagée entre l’Allemagne et la Grande Bretagne dès 1884 avant d’être réunifiée sous tutelle australienne en 1949. Cette région appelée Papua New Guinea devint indépendante en 1975. La partie Occidentale de l’île, passait elle, à la fin du 19e siècle, sous le contrôle administratif du gouvernement hollandais, déjà colonisateur de tout l’archipel indonésien.

Femme Mendi, Papouasie Nouvelle-Guinée © www.philippepataudcélérier.com
Femme Mendi, Papouasie Nouvelle-Guinée © www.philippepataudcélérier.com

Depuis, la Nouvelle-Guinée est toujours scindée en deux parties, d’une superficie presque identique, mais aux fortunes diverses. Côté occidentale, la Papouasie est intégrée de force à l’Indonésie (référendum truqué de 1969), ce dernier évinçant le colonisateur néerlandais à la fin de la deuxième guerre mondiale. Côté oriental, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, bien qu’indépendante, subit le joug économique du voisin australien, grand prédateur de ses ressources minières. Un sort, somme toute, largement préférable à celui que connaît la Papouasie Occidentale depuis plus de 50 ans.

Populations Yali, Hautes terres papoues © www.philippepataudcélérier.com
Populations Yali, Hautes terres papoues © www.philippepataudcélérier.com

Dans les années 1960 on recensait 800 000 papous de part et d’autre de la frontière qui coupe l’île de Nouvelle-Guinée en deux. Cinquante ans plus tard on compte 7,5 millions d’habitants en Papouasie-Nouvelle-Guinée contre moins de 2 millions en Papouasie Occidentale. Une différence démographique de cinq millions de personnes qui consacre aussi une différence de régime politique : indépendance d’un côté, colonisation de l’autre. En Papouasie Occidentale les Papous sont désormais minoritaires. Leur avenir est si menacé qu’on n’hésite plus à parler de situation génocidaire.

Dairam kabur, Korowai, Papouasie © www.philippepataudcélérier.com
Dairam kabur, Korowai, Papouasie © www.philippepataudcélérier.com

Mais la Papouasie est loin, son territoire vaste et ses terres inhospitalières sont fermées aux étrangers, aux organisations non gouvernementales aux journalistes. Les victimes pourtant ne manquent pas (entre 400 000 et 500 000 depuis son annexion par les Indonésiens) mais en l’absence de témoins, les témoignages son rares, leurs cris étouffés. Il est temps de leur faire écho.

Philippe Pataud Célérier

Article écrit pour le BED (Bretagne et diversité); une plateforme numérique dont l’objet est de témoigner de la diversité culturelle du monde via des ressources audiovisuelles réalisées par des cinéastes du monde entier.

Festival de Douarnenez © www.philippepataudcélérier.com
Festival de Douarnenez © www.philippepataudcélérier.com

Pour de plus amples informations sur ce génocide au ralenti, rejoignez nous sur SOS Papouasie ou sur le site du Monde Diplomatique. Dernier article : Les Papous minoritaires en Papouasie, février 2015.

Bibliographie sélective

DEFERT G., « L’Indonésie et la Nouvelle-Guinée-Occidentale », L’Harmattan, 1996. GODELIER M., « Les productions des grands hommes », Paris, Fayard 82; réédition Fayard, 1996. GREUB S., »Art of Northwest New Guinea, from Geelvink Bay, Humboldt Bay and Lake Santani », New-York, Rizzoli, 1992. JUILLERAT B., « Papous, Kanaks et Aborigènes », Ethnies, droits de l’Homme et peuples autochtones, N°3, Vol. 5, Paris 1985, pp. 28-40. MATTHIESSEN, P., « Deux saisons à l’âge de pierre », Gallimard, 1967. MIKLOUKHO-MAKLAÏ, N., Le Papou blanc, Phébus, 1994. PETREQUIN P. et A.M., 1993, « Objets de pouvoir en Nouvelle-Guinée », 2006, C.N.R.S. éd. SCHNEEBAUM T., « La demeure des esprits », Editions Acte Sud, 1991. SMIDT D., « Asmat Art, Woodcarvings of Southwest New Guinea », Periplus Editions, Amsterdam, 1993. WIRZ P., « Die Marind-anim von Holländisch-Süd-Neu-Guinea, Abhandlungen aus dem Bereich der Auslanskunde », 4 parts en 2 vols.; Hambourg, Friederischen, 1922-1925

Filmographie sélective

BLACKWOOD B., »Les hommes à l’âge de pierre en Nouvelle-Guinée », film 16 mm, Grande-Bretagne, 1937. BRETON S. Eux et moi (2001), Le ciel dans un jardin (2003), Les films d’ici. GAISSEAU P. D. , »Le ciel et la boue », film 35 mm, France, 1961. GARDNER R. , »Dead birds », film 16 mm, 83 mn, Production Film Study Centre, Peabody Museum at Harvard University, 1963. FAURE D., West Papua (2002), Sampari (2008), La Colonisation oubliée (2010), AAA Production. PONFILLY  C., « L’ombre blanche au pays des Papous », Arte, France, 1996. THERY B. PETREQUIN P. et A. M., « Yélémé, la hache de pierre polie en Nouvelle Guinée ». Coproduction JVP Film, CNRS audiovisuel et CRAVA, 1992.

Tribu des Huli, Région de Tari, Southern Highlands Province, Papouasie Nouvelle-Guinée, 1995 © ppc
Tribu des Huli, Région de Tari, Southern Highlands Province, Papouasie Nouvelle-Guinée, 1995 © www.philippepataudcélérier.com

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