Chambord : un objet enfin déchiffré ?

Chambord : un objet enfin déchiffré ?

Trait d’union entre ciel et terre la gigantesque nef de pierre interpelle. Pourquoi François  Ier a t-il fait construire sur ces terres marécageuses du Cosson, le plus grand château de la Loire ? À l’aune du demi-millénaire de sa naissance (1519-2019) ce chef-d’œuvre architectural de la Renaissance nécessitait une autre lecture que celle qui prévalait alors et réduisait Chambord à une résidence de chasse dédiée à la passion du roi.

À force d’analyses passant au crible ses plans, fondations, géométrie, symboles, tout comme ses levains politiques, religieux et technologiques, les scientifiques découvrirent peu à peu le véritable dessein de Chambord. Celui-ci est vertigineux à la mesure de cette matrice lapidaire taillée par les utopies de la Renaissance.

Chambord, 2019 © www.philippepataudcélérier;com

Sacré roi de France le 1er janvier 1515 à Reims, François Ier lance officiellement le chantier de construction le 6 septembre 1519. Une date symbolique. 1519 est l’année de ses 25 ans; l’âge de raison, celui de l’émancipation totale qui permet à cette époque de s’affranchir de toutes tutelles. C’est donc loin de Romorantin et de Blois, fiefs respectifs de sa mère Louise de Savoie (1476-1531) et de sa femme Claude de France (1499-1524), que François Ier entend édifier son château : un défi de taille à la mesure de ses ambitions royales puisqu’il s’agit de faire sortir des terres marécageuses du Cosson un projet architectural, hors du commun et qu’on pourrait résumer en quelques chiffres : 440 pièces, 156 m de façades, 228 cheminées, 800 chapiteaux, 15 escaliers… Au total plus de 220 000 tonnes de pierres taillées, assemblées par 1 800 ouvriers pendant près de quarante ans.

Si le nom du maître d’œuvre ne nous est pas connu avec certitude, il est admis que les différents architectes qui se succédèrent travaillèrent sur certaines idées originales de Léonard de Vinci présent à Amboise dès octobre 1516 jusqu’à sa mort le 2 mai 1519. Le roi ne lésine pas. Il veut même faire dériver la Loire pour l’amener au pied du château. Mais à défaut, face à l’énormité de la tâche, il se contente de faire détourner les eaux du Cosson. Le chantier mené avec ardeur – même quand le Trésor est à sec – est seulement interrompu pendant la sixième guerre d’Italie (1524-1526). Défait à Pavie (février 1525), François 1er est emprisonné d’août 1525 à mars 1526. Cinq ans plus tard le chantier est à son apogée et en 1539, le « donjon » est enfin achevé. Le roi, qui se plait à dire « Allons chez moi », peut enfin recevoir Charles Quint. Le visiteur, charmé par l’accueil, puis émerveillé par l’édifice, déclare à son hôte : « Chambord est un abrégé de l’industrie humaine. »

En 1545, l’aile royale est terminée mais l’enceinte et l’aile de la chapelle restent inachevées quand François Ier décède le 31 mars 1547. François Ier lui même n’y aura séjourné que 72 jours. Si Henri II poursuit l’œuvre paternelle le château reste incomplet. À la dynastie des Valois Orléans, avait succédé avec le couronnement de François Ier, celle des Valois-Angoulème. Elle s’éteint définitivement en 1589 après l’assassinat du fils d’Henri II, Henri III, ultime souverain valois. Chambord n’est plus qu’un écrin vide quand le nouveau roi de France, Henri IV, intronise la dynastie capétienne des Bourbons.

Environs de Chambord © www.philippepataudcélérier.com

La démesure du chantier questionne sa finalité ; ce ne peut être un pavillon de chasse comme on l’a souvent répété. Il faut donc chercher ailleurs. Comprendre les contextes intellectuels, religieux et historiques qui ont commandé la construction de Chambord au fil des événements politiques qui se sont succédé. En 1515 François 1er est tout puissant. Huit mois seulement après son sacre royal à Reims, il écrase les Suisses dans la plaine du Pô, à Marignan. Ce combat acharné, l’un des plus meurtriers qu’a connu la France (plus de 16 000 morts) a un retentissement considérable qui va secouer jusqu’aux relations diplomatiques entre le roi et la papauté.

Le Concordat de Bologne signé en 1516 entre François 1er et le pape Léon X accorde au roi le droit de nommer les titulaires des sièges ecclésiastiques de son royaume (abbés, évêques, archevêques). Chef de guerre, François 1er devient garant de la paix. À ses yeux il a donc pleine légitimité pour revendiquer la couronne du Saint-Empire romain germanique orpheline de son Empereur Maximilien 1er, décédé ce 12 janvier 1519. Dans l’esprit de François 1er, Chambord devait-il devenir le siège spirituel et temporel du Saint-Empire ? Tout en échafaudant les plans de son titanesque projet, le roi courtise tous ceux qui pourraient l’élire à la tête du Saint-Empire. Peine perdue. C’est finalement Charles V dont la fortune et le pouvoir corrupteur sont bien plus dissuasifs qui emporte les suffrages (juin 1519). Charles V devient Charles Quint le nouvel Empereur du Saint Empire le 23 octobre 1520.

Bien qu’ébranlé, François 1er poursuit d’arrache-pied son projet. N’est-il pas un roi bâtisseur, lui le roi protecteur des arts et des lettres entend imprimer le monde temporel de son sceau; comme si lui était dévolu d’inscrire ici-bas, dans son grand œuvre architectural, la généalogie divine. Les utopies ont le vent en poupe en ce 16e s. L’humaniste anglais Thomas More (1478-1535) vient de publier l’Utopie (1516) néologisme construit par l’écrivain à partir de la lettre u, et de tópos (« lieu »), signifiant littéralement : « (qui n’est) en aucun lieu » comme ce monde gouverné par la providence divine tel qu’il apparaît dans la seconde partie du livre de More.

Parmi ces dispositions selon lesquelles Dieu conduit avec sagesse et amour toutes les créatures jusqu’à leur fin ultime, figure bien évidemment la cité céleste, idéale. Et si Dieu est le commanditaire, le roi son commandité. L’habitat, le bâti comme source d’harmonisation sociale. Voilà un concept architectural qui sied au roi soucieux d’élever un royaume divin sur des fondations temporelles aiguillonnées par ces formes idéales conformes aux «divines proportions» insufflée par la nature. Des canons inspirés par la Renaissance italienne, ce fameux Quattrocento qui prend pour mètre étalon les mensurations corporelles de l’homme. Des grands théoriciens utopistes se détachent de nombreux architectes comme Alberti Leon Battista (1404-1472) ou plus tardivement Léonard de Vinci (1452-1519), lecteur assidu avec le mathématicien et Frère Luca Pacioli (1445-1517), du célèbre bréviaire «De Architectura», de l’architecte romain Vitruve (1er s. av. J.-C.).

L’homme de Vitruve © DR

Léonard de Vinci a déjà 64 ans lorsqu’il arrive en France, fin 1516. Paralysé partiellement de la main droite, le peintre n’a déjà plus les faveurs des Médicis. Jean de Médicis, alias Pape Léon X (1513-1521) préfère passer commande auprès de Raphaël ou de Michel Ange très sollicité depuis sa réussite de la chapelle Sixtine (1508-1512). Aussi quand François 1er invite Léonard de Vinci à sa Cour, c’est une véritable aubaine pour le peintre quasi condamné à la mendicité pour survivre à Rome. Les rois de France ne sont pas des inconnus pour Vinci. Lors de sa rencontre avec le roi Louis XII pendant la deuxième guerre d’Italie (1499-1500) le roi lui avait passé commande d’un portrait de Sainte Anne, mère de la Vierge, pour célébrer en 1499 la naissance de sa fille unique Claude : la future épouse de François 1er, cousin et successeur de Louis XII.

Quand, quelques années plus tard après son expédition milanaise consacrée par sa célèbre victoire de Marignan (1515), François 1er propose à Léonard de Vinci de l’accompagner en France, l’invitation est autant un geste de reconnaissance que de générosité à l’égard de ce génie ingratement oublié. Logé au Clos-Lucé, nourri, blanchi, Léonard n’a plus qu’à «rêver, penser et travailler». Mais le temps est court pour achever de multiples traités sur la peinture, l’anatomie, l’hydraulique. L’artiste meurt moins de trois ans plus tard le 2 mai 1519. laissant à ses côtés les trois toiles qui l’avaient accompagné : « La Joconde », le « Saint Jean-Baptiste » et la « Sainte Anne » toujours visibles au Louvre 500 ans plus tard.

L’homme de Vitruve, que popularisa Léonard de Vinci, représente un homme aux bras et jambes tendus, rayonnant à la fois selon la position de ses membres (en T ou en X)  dans un cercle et dans un carré. Du premier, l’homme est au centre d’un univers infini (en témoigne le cercle); du second, il en est le pivot; maître et mètre d’un carré qu’on mesure et comprend à l’aune de ce corps humain dont chaque partie est en communion avec une autre dans sa parfaite plénitude anatomique. Mais qui pour en douter ? L’homme n’est-il pas une création divine ? Le cercle et le carré, clefs de voûte de l’univers des formes dans lequel Dieu inscrit l’homme. Ce rapport, Chambord en sera l’incarnation parfaite.

Vue du ciel, une horloge divine où s’imbriquent sur fond d’ardoises des rouages de dorures et de plomb. Dans ce puissant donjon au volume cubique et au plan centré, carré en croix grecque, se vrille, dans une force ascendante à la circularité parfaite, le monumental escalier à double-révolutions. Cercle et carré engrènent cette dynamique spatiale productrice d’harmonie sociale qui s’organise en périphérie avec les quatre faces, les quatre tours (elles font écho aux quatre parties du monde), les douze portes… jusqu’à l’époustouflante terrasse flanquée de cheminées, de tourelles d’escalier, de lucarnes. Un décor de théâtre appareillé comme la Cité céleste décrite dans l’Apocalypse selon Saint  Jean. Avec pour centre inébranlable le donjon et pour faîte immatériel la tour lanterne sommée d’une fleur de lys pointant les cieux avec l’inflexion de la croix. Gorgée de lumières, la tour irrigue comme une sève tous ces reliefs de pierre, frappés aux initiales de François 1er, à grands renforts de salamandres couronnées et de candélabres enflammés. Chambord, éclairé, éclairant, émerge pareille à une vigie donnant le cap au-dessus du chaos terrestre. Un horizon à la mesure de cette « vision de paix », étymologie bien trop oubliée de Jérusalem.

Tous mes remerciements à François Parot.

Philippe Pataud Célérier, juin 2019

Texte paru en partie dans le Guide Vert, Michelin, Châteaux de la Loire, 2020

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