Art contemporain chinois : chiffres, peintres et mobilisation politique

Art contemporain chinois : chiffres, peintres et mobilisation politique

Si les artistes chinois pulvérisent aujourd’hui tous les records de vente aux enchères, les artistes subversifs s’effacent soudain devant des artistes traditionnels quasi inconnus en dehors de Chine. Faut-il y voir l’empreinte d’une nouvelle génération de collectionneurs ou l’influence du Parti désireux de promouvoir sur la scène internationale des artistes chinois plus en phase avec ses valeurs nationalistes ?

Zeng Fanzhi, Fly, 2000, Musée d’art moderne de Paris, 17 octobre 2013 © www.philippepataudcélérier.com

Les chiffres sont éloquents (Chine, état critiqueManière de voir » n° 123, Juin-juillet 2012, Le Monde Diplomatique). En 2002 on ne comptait aucun chinois parmi les cent premiers artistes contemporains (nés après 1945) classés par Artprice selon leur produit de vente aux enchères. Près de dix ans plus tard quarante-cinq artistes sur les cent premiers sont de nationalité chinoise (1). Zeng Fanzhi (1964), le premier d’entre eux, totalise en 2011 un chiffre d’affaires de 39 millions d’euros ! Les chiffres donnent d’autant plus le vertige que dans les années 1990 ce marché est essentiellement stimulé par une poignée d’acheteurs occidentaux parmi lesquels l’industriel belge Guy Ullens (il ouvre en 2007 à Pékin le premier centre privé d’art contemporain) ou l’ancien ambassadeur suisse Uli Sigg. Ils sont conseillés par quelques galeries pionnières, comme Hanart (Hong Kong) ou ShanghART dirigée par le Suisse Lorenz Helbling, l’Ambroise Vollard de la peinture contemporaine chinoise. Ces galeries défendent à bout de bras des artistes dont la côte dépasse à peine quelques milliers d’euros au début des années 2000.

© Zhang Dali, 1999

Bousculés par la politique d’ouverture et de réforme lancée par le régime au tournant des années 1980 les Chinois ont bien d’autres préoccupations. Pendre aux murs cette réalité qui les étouffe n’est ni dans leur culture ni dans leurs désirs s’ils en ont les moyens. Pour une grande majorité d’artistes ce grand chambardement auquel sont confrontés les Chinois compose en effet leur champ d’investigations. Expropriations (Shanghai sans toits ni lois, Philippe Pataud Célérier, Le Monde Diplomatique, mars 2004), urbanisation galopante, spéculation immobilière, destruction de l’habitat traditionnel au profit de grands ensembles déshumanisés, perte de repères, des valeurs, dilution des racines, occidentalisation, nouveau consumérisme, autant de sujets que les artistes traduisent avec réalisme grâce à cette grande maîtrise technique insufflée par la forte tradition de l’école socialiste.

Communisme et capitalisme n’ont-ils pas été pareillement importés d’Occident ? Pouvons-nous durablement acquérir des valeurs étrangères sans accepter le risque d’être transformés par elles ? Les artistes questionnent, interpellent. Chez Chen Wenbo (1969) les figures asiatiques ont désormais les yeux bleus quand Yang Zhichao (1963) se fait greffer sur la peau des corps étrangers.

Yang Zhichao Planting Grass, 2000 © DR

A chacun sa réponse. Nombre de domaines sont explorés. Comment vendre sans être achetées ? Quels sont les rapports entre démocratie et capitalisme ? Wang Qingsong (1966) présente non sans cynisme le « forum international sur le rétablissement de la civilisation contemporaine sponsorisé par Mac Donald’s. Zhu Yu (1970) expose sur une étagère des boîtes de cervelles humaines broyées. L’exposition est intitulée « Supermarket ». Des consommateurs écervelés ? Une cervelle qui n’aurait point d’esprit ? La publicité, prolongement de la propagande d’un pouvoir politique qui assied désormais sa légitimité sur la croissance économique ?

Visa © Wang Guangyi

Wang Guangyi (1957) mêle dans sa célèbre série « Great Criticism » prestigieuses marques publicitaires et imageries de la Révolution culturelle. La carte du Parti disparait devant la carte de crédit. A la production de masse doit succéder la consommation de masse. Joli leurre car de l’unité familiale à l’unité de travail, tous les groupes se désolidarisent. Le délitement des corps collectifs et sociaux passe par la revalorisation du corps individuel.Il faut sortir de la masse, avec pour aiguillon le marchandising de la consommation discriminante.

Happening, Shanghai © Philippe Pataud Célérier, 2000

Feng Zhengjie (1968) exhibe ses nouvelles femmes hybrides : asiatiques aux figures estampillées de maquillages outranciers ; lèvres gonflées au Botox avec cette patine de sucreries glacées qu’on devine aussi collante que du papier tue-mouches. Si les figures sont particulièrement soignées, les regards se perdent comme déboussolés par des codes culturels qu’ils ne maîtrisent pas encore. Mais si l’homme prend conscience de son individualité, il découvre dans sa solitude, le réconfort aussi de son individualisme. Après les latrines comme mode de socialisation, combien de solitudes bientôt triomphant dans l’eau courante ? questionne Xi Nanxing. Son autoportrait le présente, nu, en train de trôner sur des toilettes, une paire de jumelles sur les yeux comme à distance d’un matérialisme qui rapetisse les êtres ? 

© Xi Nanxing

Dans une société livrée désormais à la compétition individuelle le corps devient ce nouvel outil de séduction et de différenciation là où autrefois la négation de la féminité consacrait dans l’anonymat des « uni-formes », la cohésion du corps social sous Mao. Mais « Qui est qui ? » interroge Wei Guangqing (1963). Sous les cheveux chlorés des jeunes adolescents, aux paupières arrondies à coups de bistouri, surgit l’inévitable quête identitaire : Qui suis-je ?

Zeng Fanzhi, Série Mak, © ShanghArt, photo www.philippepataudcélérier.com, 2000

Si les salles de bain deviennent omniprésentes dans la peinture chinoise, c’est aussi parce qu’elles sont pour les Chinois ces nouveaux lieux d’exploration et d’interrogation de soi. ChezZeng Fanzhi (1964) les personnages portent (entre 1994 et 2004) un masque blanc non pas tant pour cacher leur visage que pour montrer qu’ils n’ont plus de substance : quelle figure prendre en effet dans une Chine en constante mutation ? Il y a aussi cette mémoire qui se rappelle à nous malgré nous. Zhang Xiaogang (1958) artiste majeur de la scène internationale (Zhang Xiaogang, la profondeur en surface) montre de manière obsessionnelle des visages sans rides ni expressions, sans passé ni présent, à la peau parfaitement étale exception faîte si l’on y prend garde d’une tache qui apparaît en surface comme une flaque d’huile témoigne d’un navire qui s’est abimé. Xhang Xiaogang a 8 ans quand démarre en 1966 l’épisode sanglant de la Révolution culturelle…

Sui Jiango,1999 © Chinese Century. Fondation G. & M. Ullens

Le Politique n’est pas oublié mais plus discrètement traité passé 1989. Après avoir créé sa série de sculptures « Mao jacket » en aluminium, vestes géantes évidées illustrant tout à la fois la rigidité et la vacance du pouvoir depuis la mort du grand Timonier, Sui Jianguo (1956) exécute des tyrannosaures en fibre de verre peinte en rouge (couleur du pouvoir dans la tradition mais aussi du bonheur et plus tard du communisme). Pattes levées, ils se dressent face à nous, monumentaux (320 X 200 cm), l’abdomen barré d’un immense : « made in china ». La Chine ne serait-elle plus ce pays producteur d’objets de piètre qualité mais ce géant exportateur d’une puissance à venir qui forcera le respect ? La forme est pour chaque chose la cause de son être écrivait Plotin. « Et la matière ! La matière ! objecteront certains. Ce n’est que de la résine ! » Preuve que l’artiste considère peut-être aussi cette puissance en devenir non sans une légère  ironie !

Dix ans plus tard, la majorité de ces artistes se trouve dans le « top 100 » du marché de l’art contemporain. Raison immanquablement invoquée le nombre croissant de millionnaires chinois (1,1 million en 2011 selon le Boston Consulting Group). Mais est-on bien sûr que ce sont ceux là qui investissent dans cet art qu’on dit décadent, trop soumis aux critères esthétiques et débouchés occidentaux et politiquement incorrect ? Si certains collectionneurs chinois avaient été encouragés avant la veille des Jeux Olympiques de Pékin en 2008 pour que la fierté nationale puisse s’enorgueillir de quelques artistes chinois dépassant le million de dollars (Les peintres chinois ont la coteLe Monde Diplomatique, août 2008), le marché avait répondu de façon espiègle. La toile de Yue Minjun (1962) The Execution représentant des condamnés hilares devant un peloton d’exécution place Tiananmen avait pulvérisé à Londres en 2007 tous les records de la peinture chinoise contemporaine (4,2 millions d’euros) (Yue Minjun, Rira bien qui rira le dernier, novembre 2012).

The Execution, 1995, huile sur toile, 150 X 300 cm © Yue Minjun/Fondation Cartier. Photo Philippe Pataud Célérier.

Cinq ans plus tard la peinture chinoise s’impose avec force. Sur les dix artistes mondiaux les plus côtés, toutes époques confondues, six sont aujourd’hui chinois. Mais les artistes contemporains ont cette fois cédé le pas à des peintres beaucoup plus académiques. Zhang Daqian (1899-1983), le premier d’entre eux, n’incarne t-il pas au mieux les formes et valeurs esthétiques de la tradition chinoise ? « En 2011 il a réalisé un produit de ventes aux enchères d’un montant cumulé de 416 millions d’euros, le meilleur résultat de tous les temps sur une année pour un artiste » souligne le rapport Art Price.

Données fulgurantes, incroyables pour ces œuvres introuvables hors d’Asie. Qu’on en juge : « avant 2005, 90 % des œuvres de Zhang Daquian s’échangeaient sous la barre des 100 000 $ ». Six ans plus tard le même artiste connaît en une seule année 111 enchères millionnaires (2). Du jamais vu. Pourquoi un tel engouement de la part des millionnaires chinois ? « Augmenter son statut social c’est bien ; se rapprocher du pouvoir c’est encore mieux pour ses affaires » répond un expert chinois. Cet engouement ne tiendrait-il pas de la convocation ?

Le président chinois Hu Jintao n’a t-il pas stigmatisé lors de la session d’octobre 2011 du 17e Comité central du PCC ces « forces hostiles internationales [qui] intensifient leurs tentatives d’occidentalisation et de dislocation de la Chine ». Le mot d’ordre est simple, défendre et promouvoir la culture chinoise traditionnelle. Un objectif de moins en moins inaccessible quand on domine le marché de l’art (40% du chiffre d’affaire mondial est réalisé en Chine en 2011). Dès lors comment s’étonner que l’artiste contemporain chinois probablement le plus connu de la planète Ai Weiwei (1957) n’apparaisse qu’au 131 ème rang du classement général d’Art Price ? Ses œuvres comme l’artiste seraient-elles sous surveillance ? Voire interdites de circulation ? Onze lots seulement ont été mis aux enchères entre juillet 2010 et juin 2011…  « C’est probable, répond notre expert. Certain si vous observez le contexte délétère des derniers semestres ».

Il y a tout juste un an Guy Ullens abandonnait le Centre d’art contemporain qu’il avait ouvert à Pékin. « Trop de soucis » déclarait-il à la presse sans s’étendre sur la principale source de ces derniers : l’exposition qu’il entendait consacrer à Ai Weiwei. Quant à Dashanzi ce haut lieu pékinois avant-gardiste de l’art contemporain dont la fondation Guy Ullens était le navire amiral, il se transforme progressivement en un lieu de marchandisation, un centre touristique débonnaire et aseptisant pour le plus grand bonheur des autorités. L’art contemporain commence à plaire disent elles. Il gagne en visibilité ce qu’il perd en subversion (2).

Philippe Pataud Célérier,

Chine, état critique, Manière de voir » n° 123, Juin-juillet 2012, Le Monde Diplomatique.

Notes :

  • (1)   Le marché de l’art contemporain 2010/2011, édité par Artprice, société française leader des données sur le marché mondial de l’art.
  • (2) Sur l’évolution de Dashanzi voir « 798 Station », documentaire de Zheng Kuo, 2010.

Conférence le 7 juillet 2014 sur l’art contemporain chinois, Maison de la Chine

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